Christophe Abadie

Pulsation de la peinture, murmure du monde

 

Peu fréquents sont les artistes réunissant une belle maturité et un souci de recherche permanent. Christophe Abadie appartient à cette espèce rare. J’ai découvert son travail il y a une quinzaine d’années et, depuis, j’attends chacune de ses expositions avec impatience. Il y a en effet, chez ce peintre, une singularité qui m’attire, quelque chose de difficile à élucider. Les mots qui me viennent à l’esprit sont : authentiquement artistique. À notre époque, le terme « art » désigne, certes, des pratiques de plus en plus variées. Parfois, on ne sait plus très bien ce que ce mot veut dire. Cependant, avec Christophe Abadie, on sent bien qu’on est au cœur de cette aventure toujours naissante qu’on appelle la peinture.

C’est d’abord une question de tempérament. Christophe Abadie a un contact affable et bienveillant. Toutefois, derrière cette façade cordiale, on devine un caractère anxieux, voire un peu mélancolique, on décèle une ambition sourde de porter loin sa peinture. Il naît en 1964, dans une famille d’industriels, mais les chocs pétroliers des années 1970 font couler l’entreprise familiale. Alors que la plupart des gens ont une vision de l’avenir plus ou moins liée à l’anticipation du progrès, Christophe Abadie intègre précocement la possibilité d’une régression de son existence et du monde.

Pour ses études secondaires, il est placé dans une école jésuite. Là, il côtoie des ados motivés par la notion de réussite et poussés à fond dans cette direction. Le jeune Christophe sent bien que c’est aussi ce que l’on attend de lui et cela le rend triste. Il a le sentiment de ne pas être à sa place. Il en résulte une révolte muette qui est comme une basse continue à nombre de moments de sa vie. Cependant, dans cette école, en principe religieuse, à défaut de réussite, il n’est pas imperméable à des thèmes que l’on retrouve en filigrane de certaines de ses compositions. Je pense en particulier à l’échelle de Jacob ou à la crucifixion.

C’est une période où, chez ses parents, au-dessus de son lit, il punaise un poster du Jardin des délices de Jérôme Bosch. Il y a là un point commun, notons-le au passage, avec le sombre Philippe II qui, dans sa cellule de l’Escurial, avait pour seul décor un Jérôme Bosch. Le jeune Christophe s’intéresse de plus en plus à la peinture. Il enchaîne les découvertes : Goya et ses gravures, Max Beckmann, Germaine Richier, David Caspar Friedrich, William Turner, etc. Finalement, ces fréquentations le font mal tourner : il s’écarte des voies auxquelles on le destine, il oblique vers la peinture, entre aux Beaux-Arts et rejoint les ateliers de Vladimir Veličković et d’Abraham Hadad.

Parmi toutes les rencontres artistiques qui le marquent, il y en a une sur laquelle il convient de s’attarder. C’est celle du dernier Titien. Le maître vénitien a en effet le privilège de devenir très âgé et, sur le tard, son style change de façon stupéfiante. Il se met à peindre avec matiérisme, souvent en utilisant ses pouces avec une belle gestualité. En regardant ces peintures, Christophe Abadie comprend mieux que nulle part ailleurs l’importance de la picturalité. Il sent qu’au cœur de la peinture rien n’est plus essentiel que cette sorte de musique des formes. Évidemment, au fil du temps, les registrations d’Abadie vont évoluer et se diversifier, mais il y aura toujours chez lui ce désir d’une vibration des matières, cette volonté de faire vivre dans ses œuvres une petite musique.

Dans ses premières toiles, on apprécie les grands glissandos qui marquent la circulation expressive de ses pinceaux. Puis, sa gamme s’élargit. Par endroits apparaissent des fondus et des glacis mystérieux. Plus souvent, une touche râpeuse donne à ses œuvres quelque chose de rude et même d’âpre. Il aime jouer sur la qualité de la toile, absorbante ou non, tantôt lisse, tantôt grossière. De plus, fréquemment, il passe de la peinture au dessin, domaine qui reflète parfois plus directement ses états intérieurs et sa verve improvisatrice. Abadie varie les formats, conjuguant petites pièces intimistes et grands formats qui accueillent de vastes gestes et donnent la sensation d’une immersion dans la peinture. Bref, Abadie dans son atelier est dans son élément. Il tâtonne ou se lâche, il essaie, regarde, revient, recommence, persévère. Souvent, il refait un grand nombre de fois la même composition et, à chaque occurrence, on y apprécie une saveur différente. Il y a un côté profondément expérimental dans l’art d’Abadie. C’est un art incarné.

Un trait essentiel du parcours d’Abadie est qu’il est jalonné de crises graves et de remises en question radicales. À force de regarder sa peinture en pratiquant l’art cruel de l’autocritique, il passe par des états de doute extrême, des moments où il est prêt à tout abandonner. En outre, circonstance aggravante, la mode est longtemps au tout conceptuel et un artiste figuratif, aussi talentueux soit-il, peut être assailli de doutes. C’est cependant dans ces phases solitaires que se produisent pour Christophe Abadie des approfondissements et des dépassements décisifs.

Ainsi, après l’enthousiasme des Beaux-Arts et une période d’enseignement dans le cadre du service national en coopération, Abadie traverse-t-il un premier passage difficile. C’est une assez longue période de doutes et de tâtonnements. Cela débouche finalement, à partir de 2004, sur une série d’œuvres flamboyantes consacrées à l’un de ses thèmes toujours importants, celui des piscines. C’est aussi dans ces années qu’il devient un observateur attentif de ce qui se fait dans le monde de la nouvelle figuration actuelle. Sa sensibilité le porte plus particulièrement vers les œuvres d’artistes tels que Peter Doig, Cecily Brown, Joan Mitchell, Wayne Thiebaud, Barcelo, Michaël Borremans, Mimmo Paladino, Ronan Barrot, Edwige Fouvry, etc.

En 2009, il a la chance de rencontrer le galeriste Jean-Michel Marchais avec lequel il noue un dialogue fécond et une amitié renforçatrice. Il entretient dans la foulée des relations enrichissantes avec les autres artistes de la galerie. Il faut aussi, malheureusement, mentionner en 2016 un drame éprouvant dans son entourage familial qui ne sera pas sans conséquence sur sa vision du monde. Tout ceci contribue d’année en année à un élargissement de ses thématiques. Abadie assume dorénavant une sorte de conscience de l’existence et de son caractère souvent tragique. En témoignent en premier lieu d’inoubliables émeutes dans lesquelles la violence des protagonistes en dispute à la confusion. C’est aussi durant cette phase qu’il se confie énormément au dessin. Sa création prenant de l’ampleur, il aménage un second atelier en Bretagne. Certains thèmes en sont directement issus, comme ce vieux noyer qui lui sert de modèle ou encore une propension aux fonds océaniques.

À chaque fois, on aurait du mal à reconnaître dans ses peintures un sujet véritable ou une scène explicite. Abadie est plutôt dans cet entre-deux où ce qui occupe les humains reste ambigu et indécis. Il ne s’intéresse guère aux actions saillantes que tout le monde remarque. Il ne peint pas de tableaux résumant une histoire, un événement ou une situation. Avec lui on a, au contraire, affaire à ces moments perdus auxquels on ne prête habituellement guère attention et qui n’ont aucun sens dans la vie pratique ordinaire. Cependant, en s’y arrêtant avec une sensibilité artistique, on se rend compte que ces instants constituent la fibre de nos existences. C’est le cas tout particulièrement de ces personnages embarqués sur d’étranges esquifs et qui semblent avoir l’attitude du rêve. C’est également le cas de ces hommes perdus dans d’immenses arbres auxquels on accède par une maigre échelle. Il y a aussi ces têtes présentées en nature morte, à la Géricault. Toutes ces thématiques de l’imperceptible inscrivent Abadie dans la sensibilité du renouveau figuratif.

Les peintures récentes de Christophe Abadie marquent un bel approfondissement de cette orientation. On voit apparaître des scènes comportant un certain nombre de personnages en interaction les uns avec les autres. Ces acteurs restent cependant souvent songeurs, comme s’ils n’avaient qu’une conscience partielle ou fugace de leur propre existence. Il faut ajouter que cette diversité de protagonistes communique à ses nouvelles compositions une belle dynamique multidirectionnelle. On remarque des cortèges ou des dîners qui sont autant d’explorations de situations de vie. La série la plus marquante est sans doute une suite de peintures et de dessins représentant plusieurs enfants et adolescents. Souvent, ils luttent ou jouent ensemble, testant et expérimentant des vies en cours de configuration. On sent que dans ce cycle particulièrement sincère, l’artiste visite sa propre enfance, avec tout ce qu’elle a pu comporter de traumatismes, de jeux et de fraternité.

Christophe Abadie apparaît ainsi comme un peintre ayant une picturalité puissante et subtile et, en même temps, un artiste qui sait faire partager sa conscience du fond fugace et incertain de nos existences.

Pierre Lamalattie (peintre, écrivain et critique d'art)

Août 2022